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De John Keats à Jane Campion, une leçon de style

Je me suis récemment offert la très belle édition bilingue d’« Ode à un rossignol et autres poèmes » de John KEATS « La délirante » traduit de l’anglais par Fouad EL-ETR. Ouvrage que je recommande à tous, mais que vous ne trouverez malheureusement qu’en librairie spécialisée et à un prix qui peut en rebuter plus d’un. Pourtant l’achat en valait deux fois le coût. Qui ne connaît pas John KEATS a ici l’occasion de non seulement découvrir toute la beauté de ses vers, en langue de Shakespeare, mais aussi le très beau travail de traduction produit par Fouad EL-ETR. – qui soit-dit en passant, a servi au doublage du dernier film de Jane CAMPION, « Bright star » retraçant la fin de la vie de l’auteur et plus précisément sa relation avec celle qui l’a inspirée, sa muse et femme de cœur, Fanny BRAWN.

J’ai eu un véritable coup de cœur pour le film Bright star, alors même si ce n’est pas un sujet de dernière fraîcheur, j’ai tenu à lui consacrer le restant de ce post. Vous connaissez certainement Jane Campion, et si non petit rappel. Elle est à ce jour la seule réalisatrice à avoir reçu la prestigieuse « Palme d’Or » du Festival de Canne pour son film « La leçon de piano ». Dans Bright star « Miss Jane » nous raconte donc l’histoire de ses deux figures « romantiques » que sont John KEATS et Fanny BRAWN.

Si vous ne connaissez pas la vie et l’œuvre de John KEATS voilà une belle façon de se familiariser avec l’auteur.

John KEATS, poète anglais né en 1795 et mort à l’âge de 25 ans, sera considéré comme l’un des plus grands poètes romantiques ; malheureusement, et comme il en a souvent été le cas, à titre posthume. Fanny BRAWN est un personnage frivole volontaire, superficiel, hautain et peu sensible à la poésie. Deux personnes que tout sépare, la société et la maladie, mais que les mots et la passion réuniront. Pour « John » le sentiment amoureux exaltera ses textes ; pour « Fanny » la découverte de l’amour, de la poésie et de son « maître », la scellera, la révélant aux vrais sentiments romantiques.

Jane CAMPION nous émeut avec ses cadrages intimes où elle mêle la poésie de la nature à celle de John KEATS, puisant dans son œuvre(1) autant que dans sa correspondance privée(2) avec celle qui fut sa muse. Bien plus que l’histoire d’un « KEATS Romantique », la réalisatrice nous dévoile aussi le rituel de création poétique. Le mécanisme de l’inspiration, l’urgence qu’elle suscite, la nécessité de l’écriture, qui est l’outil reliant l’esprit de l’auteur au monde et son besoin inhérent de jeter ses mots sur le papier, de noircir de belles phrases les feuillets de son carnet de voyage. La quête de reconnaissance, la difficile condition sociale de l’auteur, à la merci de la critique publique et de lui-même. Puis la mort dans l’ignorance la plus totale de sa réussite.

Les comédiens sont excellents, leurs jeux d’une finesse et d’une retenue intense. L’alchimie entre les deux acteurs n’est que symbiose. Ben WISHAW (alias John KEATS) est beau et brillant. Abbie CORNISH (alias Fanny BRAWN) est aussi frivole que coquette et à la langue bien pendue, elle a l’impudence naïve de la jeunesse, l’inexpérience de la vie. John KEATS devient mentor et éveille cette « enfant » (cette coquette) aux sens des mots, à l’amour et à la poésie.

En conclusion, je suis « In love ». Ce film est une « ode » à l’amour, aux beaux mots, à la beauté du sentiment amoureux le plus pur. Les images, les extraits choisis ont la couleur du printemps, le froid d’un hiver hostile. Le film dépeint parfaitement l’Innocence, la Fulgurance, la Désespérance et la Fatalité de leur relation. C’est bouleversant à torrent. Rien ne pourra changer le destin de ces deux âmes esseulées.

John KEATS écrit à Fanny:

« J’en viendrais presque à souhaiter que nous fussions papillons dotés seulement de trois journées d’été à vivre- ces trois jours avec vous, je les emplirais de plus de délices que n’en pourraient jamais receler cinquante années ordinaires. »
(Lettre à Fanny, édition rivages poche /Petite bibliothèque)

De la réalité de la vie et de l’amour, Fanny BRAWN dira :

« Shall we awake; find all this is a dream. It must be another life. We can’t be create to this kind of suffering » « Nous réveillerons nous pour découvrir que ce n’est qu’un rêve. Il doit y avoir une autre vie. On ne peut être créé pour souffrir autant »
(Extrait du film de Jane CAMPION « Bright Star »)

À voir et à revoir (en VO bien sûr)

Extraits choisis :

Bright star ! (Poème extrait d’ »Ode à un rossignol »)
Bright star! Would I were steadfast as thou art-
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like Nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing on the new soft-fallen mask
Of snow upon the mountains and the moors-
No-yet still steadfast, still unchangeable,
Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft swell and fall,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever-or else swoon to death.

Brillante étoile (traduit par Fouad EL-ETR)
Brillante étoile! Que ne suis-je comme toi immuable-
Non seul dans la splendeur tout en haut de la nuit,
Observant, paupières éternelles ouvertes,
Comme de Nature le patient Ermite sans sommeil,
Les eaux mouvantes dans leur tâche rituelle
Purifier les rivages de l’homme sur terre,
Ou fixant le nouveau léger masque jeté
De la neige sur les montagnes et les landes-
Non- mais toujours immuable, toujours inchangé,
Reposant sur le beau sein mûri de mon amour,
Sentir toujours son lent soulèvement,
Toujours en éveil dans un trouble doux,
Encore son souffle entendre, tendrement repris,
Et vivre ainsi toujours- ou défaillir dans la mort.

Endymion Livre I
« A thing of beauty is a joy for ever:
Its loveliness increase; it will never
Pass into nothingness…”

Endymion Livre IV
« I have clung to nothing, loved a nothing, nothing seen or felt but a great dream! O I have been presumptuous against love, against the sky, against all elements, against the tie of mortals each to each, against the blooms of flowers, rush of rivers, and the tombs of heroes gone! Against his proper glory has my own soul conspired: so my story will I to children utter, and repent. »


Notes:
(1): Extraits d' »Ode à un rossignol et autre poèmes » pour l’édition française « La délirante » traduit par Fouad EL-ETR.
(2): Extraits de « Lettre à Fanny » Edition rivages poche /Petite bibliothèque.

7 commentaires

  1. Matou
    | Répondre

    Je suis influencé par la bande son…. Je kiffe trop la musique de la leçon de piano!!!!!!!!

    • Solenne
      Solenne
      |

      Mat> de même, juste sublime… :)

  2. Matou
    | Répondre

    Moi aussi j’ai préféré la leçon de piano. En particulier parce que les personnages et les thèmes abordés étaient plus adultes. Dans Bright Star tout est plus « adolescent », ça se ressent vraiment, surtout dans la conception de l’amour naïf et absolu. Dans la leçon de piano c’est très différent, plus complexe.
    L’héroïne de Bright Star est une adolescente pourrie gâtée qui découvre l’amour, alors que celle de la leçon de piano est une veuve qui fait un mariage de raison pour pouvoir élever confortablement sa fille. C’est sur que c’est pas le même trip.
    Mais bon un peu de fraîcheur de coeur c’est beau aussi. Roméo loves Juliet 4ever.

  3. Iza
    | Répondre

    Tu dépeins très bien l’ambiance du film, c’est exactement ça.
    Oui moi aussi j’avais adoré la « leçon de piano ». Bright Star passe en seconde position pour moi, même si j’ai quand même apprécié ce film. C’est certainement le côté romantisme à l’état pur, au sens propre du terme, qui fait que je ressens comme une espèce de détachement, qui m’empêche d’être happée complètement par l’ébullition des sentiments passionnés que partagent les personnages. J’ai été émue par le film, mais…
    Concernant le talent poétique de l’auteur, je ne suis pas une experte en poésie et je n’arrive pas toujours à tout saisir, mais ce que je comprends, est très beau, romantique, oui.
    Merci pour ce bel article qui fait remonter des émotions.

    • Solenne
      Solenne
      |

      Iza> Merci! Je suis ravie que mon post t’ai autant plu, cela m’encourage beaucoup! 😀
      Iza et Mat> Certes « La leçon de piano » et « Bright Star » sont très différents. Il est indéniable que « La leçon » est un film grandiose mais j’ai tout de même une petite préférence pour « Bright Star ». Je préfère l’exaltation extrême des sentiments aux non-dits, c’est peut-être pour cela que ce film me parle plus… Je suis une incurable romantique (sous antidépresseurs, lol) 😉

  4. Matou
    | Répondre

    Oui, j’ai vu le film, il est magnifique. J’avais adoré la « leçon de piano », on retrouve un peu cette ambiance romantique et tourmentée. Une sorte d’atmosphère « vieux rose » qui suinterait des larmes d’encre de Chine… donc à éviter pour ceux qui sont sous antidépresseurs. 😉

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