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Michel SERRES à Louis Le Grand !

Première partie - Introduction


Quelques jours auparavant ...

Me voilà en séjour dans la capitale. Après une nuit difficile (j’avoue avoir du mal avec la musique de nuit du flot continu des voitures parisiennes) je me résous aux boules Quiès et plonge tant bien que mal dans un lourd sommeil.

Au petit matin, le brouhaha indistinct d’une discussion empressée fait papillonner mes yeux empesés. Merde! Il est encore trop tôt ! Je me tourne, aplatis le coussin sur ma tête et tente de retrouver les bras de Morphée. J’en écrase au bout de 5 min, lorsque j’entends le bruit sourd d’une porte grincer. Je reste inerte, l’esprit entre deux, quand quelque chose tombe sur mon lit, un poids bien humain. Ma tante ! Ma tante a sauté sur mon lit. Elle chahute, j’ai la tête enfoncée dans le matelas, l’esprit en vrac, les yeux désespérément clos et qui veulent le rester. Elle me parle mais je ne comprends rien. Je retire mes boules Quiès.

— Tu as 20 min pour te préparer ma chérie !

Je me dis : « c’est une blague, ce n’était pas prévu ça, il est trop tôt, bien trop tôt ! » Je n’ai qu’un désir, roupiller au moins deux heures, deux petites heures de plus. Mais c’est sans compter sur ma tante. Elle est bien décidée à me sortir du lit coûte que coûte.

Un gros câlin plus tard, me voilà trainant des pieds dans le séjour. Désespérée par ma fatigue, je me dirige vacillante jusqu’à la table où trône déjà le petit déjeuner. Ouais, je n’y couperai pas !

Je m’assois et regarde mon reflet (flippant) ondulé dans le bol de thé. Je relève les yeux sur ma tante, elle est au top de la forme !

"Où m’emmène-t-elle ? On avait prévu, courses, déjeuner, … mais pas de se lever à ... non je rêve (ou pas), il est 8 heures !"

—  Michel SERRES est à Louis LE GRAND ! Lance ma tante d’une voix surexcitée.

« Michel SERRES ?? »

Je suis trop à l’Ouest, Est, enfin aux quatre points cardinaux, dans une brume stellaire pour capter ce qu’elle m’annonce.

— So ! On ne peut pas rater Michel SERRES ! On vient de me prévenir, alors changement de plan. On part au lycée, ça commence à 9 heures !

Il faut que je précise, Louis Le Grand c’est le Lycée "numéro un" de Paris, certes on parle toujours d’Henri IV, mais la majorité de Polytechnique sort de Louis Le Grand. Donc cette conférence était organisée dans le cadre de la réforme scolaire de 2010 et pour les élèves des classes de Seconde du lycée. Ce n'était pas ouvert au public. Mais voilà ma tante, c’est juste quelqu’un qui fait des choses, une multitude de chose, hallucinantes. J’en dirai pas plus, ceux qui la connaissent savent de quoi je parle 😉

Bref, j’émerge de ma léthargie, vitaminée par la perspective de cette escapade inattendue. J’engloutis mon thé, file dans la salle de bains, enfile vêtements, le tout en moins d’une demi-heure. Et me voilà, sur le boulevard, affrontant le froid d’un matin d'hiver parisien, emmitouflée dans mon manteau et suivant les pas de ma tante, je presse même la marche pour tenir sa cadence.

Ma tante a fait un point Wikipedia avant le départ. Juste histoire de se remettre en tête le parcourt de l’orateur pour lequel j’ai quitté la chaleur du lit.

Michel SERRES c’est d’abord, un homme au parcours atypique, un Philosophe, un Marin, un Professeur à l’université de Standford (Californie), Conférencier à la Sorbonne, enfin un Élu de l’Académie Française.

Bref, « c’est pas n’importe qui » c’est juste une sommité intellectuelle. Cela valait bien le froid, la fatigue, les talons qui détrempent dans les reliquats d'eau d'un caniveau du boulevard Saint Germain, les odeurs de poisson du Marché de la place Maubert, la grimpette le long de la bute en direction du Panthéon, et tout le tralala, jusqu’à l’entrée du Lycée Louis Le Grand. Là aussi, toute une histoire…

Je me suis sentie minuscule devant ce monument de « Culture ». Architecturalement c'est gigantesque ! Étudier en ces lieux, en fouler le sol, je me dis que cela doit sûrement rendre plus intelligent.

« LLG » a été fondé par des Jésuites au XVI siècles. Anciennement nommé Collège de Clermont, la bâtisse monumentale est juchée au cœur du Quartier Latin entre la Sorbonne, le Panthéon, et j’en passe, bref, un haut lieu de convergence, un haut lieu de « Sagesse ». LLG est à la mesure de son passé intellectuel, démesuré, sublime et les « Secondes » ont quand même droit à un sacré traitement de faveur, la visite d’un académicien, à peine un mois après la rentrée scolaire, ça promet…

J'entre donc à la suite de tata « M » dans le lycée. Je traverse le grand hall où s’alignent les effigies des « Grandes Têtes Pensantes » de notre société, qui y ont fait leurs études (Baudelaire ! Mon Baudelaire… raaaahhhhhhh !!!! Victor Hugo, pour ne citer qu’eux…). Le plafond du hall d'entrée culminait au dessus de nos têtes renfonçant mon admiration, enterrant ma prétention, me renvoyant à ma modeste condition jusqu’à me museler parfaitement. Mes yeux brillants filèrent donc sur toutes ces merveilles sans qu'un mot ne sorte de ma bouche et ceci jusqu’à l’amphithéâtre.

Nous cherchons des sièges en fond de salle. Je vous passe toutes les salutations au corps professoral. Je ne saurais pas remettre un nom sur un visage tant j’ai serré de mains. Si j’avais déjà les joues rouges là j’étais tout simplement cramoisie… En conclusion, je me suis écrasée dans mon fauteuil en espérant passer inaperçue.

Je dois préciser que, comme beaucoup, je me sens encore très jeune dans ma tête. Pourtant force était de constater qu’au milieu de tout cette horde d’ados pré-pubères, je faisais tâche. Moi, mes talons, ma robe marine, ma veste aux gros boutons dorés, mes allures de femme ! (Je ne vais pas aller jusqu’à dire « vieille ») Cela faisait à peu près 10 ans que je n’avais pas franchi l’enceinte d’un lycée. L’espace d’un instant, je me suis revue à la place de ces minots, en train de médire sur les « grands » (c’était de ma génération, je crois bien que maintenant ils disent « les vieux »). L’horreur ! J’ai vieilli… La gifle du matin.

J’en reviens à du plus philosophique.

Le professeur principal des classes de Secondes prend le micro et invite un petit Monsieur, tout fin. Il se tient mains croisées sur son ventre, épaules voutées presque l’air intimidé par l’assemblée silencieuse.

Sincèrement, un instant, je me suis demandée si c’était bien lui, le Grand Académicien. J’étais scotchée par tant de modestie. Un homme de cette envergure, dégageant autant de simplicité, c’était improbable. Après la courte élocution de Mme la Principale, Michel SERRES a pris place derrière le petit bureau installé au milieu de la scène.

Je l’aimais déjà, mais je ne savais pas encore à quel point j’allais l’adorer, à quel point il allait tous nous chambouler.

Fin partie 1, la suite ici.

4 commentaires

  1. Dorothee Berthelot
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    D’ailleurs, en matière d’immortel, ll parait que le brillant libraire M. Collard, qu’on voit à la librairie Griffe Noire, envisage de postuler pour être académicien !. Je trouve que cela offrirait un 2nd élan à la noble institution, foi de Saint Maurien. Qu’en penser ?

  2. Matou
    | Répondre

    J’aurais aimé qu’il y ait des artistes rebelles dans mon lycée… j’étais le seul. :(
    Finalement, il avait l’air bien sympathique le tien. Lucky you!

  3. Matou
    | Répondre

    Tous les lycées ne se valent pas. Dans le mien c’était plutôt « la zone ». Et le seul espace culturel c’était la cafétéria et sa borne d’arcade qui carburait au Street Fighter… Oui les jeux vidéo c’est de la culture aussi! (D’ailleurs c’est assez déplorable que le musée du jeu vidéo ait été chassé de l’arche de la défense et se retrouve SDF.)

    • Solenne
      Solenne
      |

      Mat> Certes, tous les lycées ne se valent pas. Le mien c’était un mix « Bobos » et « Artistes rebelles » avec dreadlocks, pulls informes… et cigarettes à rouler, bien entendu. La dernière catégorie c’était la classe d’Art, dont j’étais, sans les dreads. « Les marginaux » c’est comme cela qu’on nous appelait, et nous jugeait, et nous zieutait. Pas de jeu vidéo, juste le mur du préau à barbouiller, ça c’était top! On se la jouait parce que c’était le mur devant lequel tous les demi-pensionnaires faisaient la queue pour accéder à la cafétéria. Alors on y dégueulait notre « marginalité » en grand format, couleurs indigestes et tout le reste… le bon vieux temps! 😉